L’expérience, définition: “Une expérience est un enchaînement d’événements dont on peut tirer une leçon” 

Le reflet qui évolue dans le miroir est l’indicateur le plus fiable du temps qui passe. Je vieillis et, en pleine mue, je vis une dualité à la fois inconfortable et exaltante. Comme à chaque mue de ma vie, elle révélera un être plus grand, plus fort, ayant appris de ses son expérience. À peu de choses près, comme une évolution Pokémon (mon fils je sais que tu es fier de moi (ou pas !) d’avoir réussi à caler ça !).

Tandis que mon esprit s’éveille et se forge sur le flot de ma vie, tandis que mon expérience a mûri et continue de le faire, que je me sens prête à la transmettre, mon physique lui s’éloigne des stéréotypes imposés par la société, mon corps évolue, les traits de mon visage aussi.  Or pendant des années j’ai été portée par mon physique, ou plutôt par ma jeunesse. 

En tant que jeune femme je répondais à des stéréotypes corporels bien précis et je ne ressentais pas le besoin d’exister autrement, parce que je n’ai pas appris à le faire, ni que c’était important. Aussi, et ça je l’ai compris récemment, parce qu’on m’a volé la possibilité de le faire, dès l’enfance. Ma première arme restait mon corps, ma jeunesse. J’ai accepté de jouer le rôle qu’on m’imposait et ça commence très tôt. 

À travers le regard dominant, oppressant, réducteur, sexiste des hommes. À travers le regard jaloux de pas mal de femmes plus âgées. Ce regard de la part des deux sexes, qui scanne comme on check un objet.

Regard qui semble tout résumer à notre physique, à notre âge. La société nous cantonne à ça. La jeunesse féminine fascine. L’image de la Femme semble figée à 20 ans, à cette période qui n’est ni éternelle ni une fin en soit, qui représente une si courte période de notre vie de femme. 20 ans, un âge où personnellement je me sentais plus enfant que femme. Un âge où mes yeux commençaient seulement à s’ouvrir et à s’éveiller devant la multitude de possibilités qu’offre la vie d’adulte.

À 20 ans j’étais lisse, je répondais aux stérotypes imposés par la société, mais je ne me sentais ni femme, ni épanouie dans mon corps, ni vraiment belle ou bien dans ma peau. J’étais très vulnérable, insouciante.

Est ce que c’est en partie ça qui excite les hommes d’ailleurs ? Cette fragilité ? C’est tellement plus simple de dominer la jeunesse d’une femme plutôt que sa maturité. Il faut tuer cette idée qu’une femme en est une que lorsqu’elle est jeune alors que l’homme devient un homme grâce à son expérience.

Il y a 15 ans, les mentalités étaient tellement différentes. On ne m’a pas appris que ce n’était pas normal de se faire tripoter dans le RER ou dans le métro. Je me suis révoltée seule car bien sur, personne ne l’a fait pour moi.  

On ne m’a pas appris non plus que ce n’est pas normal de se faire caresser dans un bus, ou de se faire courser sur la plage par un inconnu. On ne m’a pas appris à parler de ça, à avoir confiance en mon moi intérieur. J’ai du apprendre à m’aimer à travers des yeux pervers et dominants qui réduisent à un objet sexuel, dès le plus jeune âge.

J’étais comme la première évolution d’un Pokémon qui a encore tant à apprendre.

J’ai souvent eu l’impression de manquer d’air. J’ai souvent eu peur des hommes. J’ai souvent détesté le manque de bienveillance de certaines femmes. Qui savent pourtant…Et qui plutôt que de nous tendre la main pour avancer ensemble, nous mettent un coup sur la tête pour nous voir couler plus vite.

La femme de 33 ans que je suis aujourd’hui m’offre un recul inestimable et cette envie de ne surtout pas reproduire ce que j’ai vécu.

Avec ma maturité d’aujourd’hui, je réalise que mon parcours de jeune femme a été un parcours de combattante. Je réalise que, dès mon enfance, j’ai subi la domination patriarcale dans mon intimité. C’est malheureusement une histoire d’une banalité sans nom.

Je n’étais pas armée. Je n’étais pas armée car je n’avais pas appris que ce n’était pas normal. Alors que mon moi intérieur hurlait et souffrait, j’ai pensé pendant si longtemps que j’étais responsable.

Avec ce recul, je m’aperçois que l’instinct est plus fort que tout. 

Je sentais que ce n’était contre nature. Un vent de révolte soufflait dans mon cœur et sur mes plaies encore purulentes. Mais dans une société qui veut rester sourde parce que ça arrange bien, libérer la parole prend du temps.

À 33 ans, je continue ma mue qui prend une tournure de croisade. Un voyage initiatique où la Daphné d’aujourd’hui prend la main de la Daphné de 8 ans, de celle de 12 ans, celle de 16 ans, de 23 ans et de 26 ans. Elle prend la main de toutes les Daphné qui ont été oppressées, violentées, dominées et elle lui dit “Ce n’était pas ta faute. Ce que tu as vécu n’est pas normal et tu n’y peux rien. En grandissant tu verras, ces fêlures se transformeront en force invincible et tu pourras en aider d’autres grâce à ton expérience.”

Un voyage où la Daphné de 8 ans prend la main de la Daphné de 33 ans et lui dit “Tu peux être fière du travail que tu accomplis pour te délester de ces carcan, pour panser tes blessures. Je suis fière de toi et j’aurais aimé te rencontrer pour prendre ta main et me rassurer, grâce à ton expérience”. 

J’aurais aimé, qu’on me transmettre l’idée que mon corps est mien, qu’il n’est ni un objet ni aux autres. Que cette oppression ne répond qu’à un seul critère: celui d’être une femme. Peu importe ses formes, son visage, sa taille, son style, et même son âge finalement. Le problème vient des autres, pas de moi.  Ce carcan n’est pas une fatalité. 

Ma fille, jeunes femmes, jeunes filles, mon fils, jeunes hommes, mes entrailles me crient de partager ça avec vous.

Car c’est ça, le plus bel apprentissage du temps qui passe: l’expérience vaut de l’or qu’on se doit de transmettre. La transmission est le plus beau don de l’humanité.

Une expérience est un enchaînement d’événements dont on peut tirer une leçon” . Et la transmettre .